Dans les cours de ferme, certains tracteurs ne passent pas inaperçus. Le Renault 155, souvent appelé Renault 155-54, fait partie de ces machines qui ont laissé une vraie empreinte dans les campagnes françaises. Avec son moteur généreux, sa mécanique relativement simple et son allure de gros bonhomme prêt à tirer la charrue jusqu’au bout de la parcelle, il conserve une belle cote auprès des agriculteurs et des passionnés de matériel ancien.
À l’heure où les tracteurs neufs affichent des prix qui donnent parfois le vertige, l’occasion d’un Renault 155 peut sembler intéressante. Mais une puissance élevée ne suffit pas à faire une bonne affaire. Il faut regarder l’état du moteur, de la transmission, du relevage et de l’hydraulique avec autant d’attention qu’un éleveur surveille ses bêtes avant la mise à l’herbe.
Un tracteur Renault taillé pour les gros travaux
Le Renault 155 appartient à la génération des tracteurs puissants développés pour les travaux de traction, la préparation des sols et les chantiers agricoles exigeants. Selon les versions et les années, on rencontre principalement le Renault 155-54, équipé d’une transmission mécanique et d’un moteur six cylindres diesel.
La puissance annoncée se situe généralement autour de 150 chevaux, avec des différences possibles selon la norme de mesure, le réglage du moteur et la version commercialisée. Cette réserve de puissance lui permet de travailler avec des outils conséquents : charrue, déchaumeur, cultivateur lourd, combiné de semis ou remorque de grande capacité.
Il ne s’agit pas d’un petit tracteur polyvalent destiné à tourner autour de la grange. Le Renault 155 aime les grandes parcelles et les outils qui demandent du muscle. Dans une terre argileuse qui colle aux pneus comme une vieille habitude, son poids et son couple peuvent faire la différence.
Les principales caractéristiques techniques
Les fiches techniques peuvent varier selon la version, l’année de fabrication et les équipements montés sur le tracteur. Avant tout achat, il faut donc comparer les informations de la plaque constructeur, du manuel d’utilisation et de la carte grise. Voici néanmoins les grandes lignes que l’on retrouve sur ce modèle.
- Puissance : environ 150 chevaux, selon la version et la norme de mesure utilisée.
- Moteur : diesel six cylindres, conçu pour fournir un couple important à bas et moyen régime.
- Transmission : boîte mécanique, avec plusieurs rapports adaptés aux travaux de traction et aux déplacements routiers.
- Motricité : quatre roues motrices sur les versions courantes du Renault 155-54.
- Prise de force : destinée à entraîner des outils variés, avec des régimes agricoles classiques selon l’équipement.
- Relevage : hydraulique arrière, adapté aux outils lourds, à condition que les pompes et les bras soient en bon état.
- Masse : généralement supérieure à sept tonnes selon les pneumatiques, les masses et les équipements installés.
Cette masse importante procure une bonne adhérence au travail. En revanche, elle peut devenir un handicap sur terrain humide ou lors des manœuvres en bout de champ. Un tracteur lourd ne remplace pas une bonne observation du sol. Même avec 150 chevaux sous le capot, il ne faut pas entrer dans une parcelle trop mouillée sous prétexte que le calendrier presse. La terre, elle, garde la mémoire des mauvais choix.
Un moteur six cylindres qui ne manque pas de souffle
Le moteur est l’un des grands atouts du Renault 155. Le six cylindres offre une souplesse appréciable et un couple bien adapté aux travaux de traction. Lorsqu’il est correctement entretenu, il peut encore fournir de belles journées de travail après plusieurs milliers d’heures.
Au démarrage, le moteur doit prendre ses tours sans tousser longuement ni produire une fumée excessive. Une légère fumée à froid peut se comprendre sur une mécanique ancienne, surtout par une matinée de gel. En revanche, une fumée bleue persistante, une consommation d’huile importante ou un souffle marqué au reniflard doivent alerter.
Le comportement en charge est encore plus révélateur. Il faut essayer le tracteur avec un outil, si possible dans une pente ou sur une parcelle offrant une résistance suffisante. Un moteur qui paraît vaillant à vide peut montrer ses limites dès qu’on lui demande de tirer. Le bruit doit rester régulier, sans claquement métallique ni variation anormale du régime.
La consommation dépend naturellement du travail réalisé, de l’état du moteur, du gonflage des pneus et de la conduite. Il ne faut pas attendre d’un Renault 155 les économies de carburant d’un tracteur moderne doté d’une gestion électronique dernier cri. Sa force est ailleurs : robustesse, disponibilité de la puissance et réparabilité d’une mécanique connue des bons ateliers.
Transmission et conduite : du solide, mais à examiner de près
La transmission mécanique du Renault 155 est appréciée pour sa simplicité relative. Elle demande cependant une utilisation adaptée. Les changements de rapports doivent se faire sans craquement excessif et l’embrayage ne doit pas patiner lorsqu’on sollicite fortement le tracteur.
Un essai sérieux doit comporter plusieurs situations :
- départ en côte avec un rapport adapté ;
- passage de tous les rapports, y compris les gammes lentes ;
- utilisation de la prise de force sous charge ;
- essai du pont avant et de la transmission intégrale ;
- freinage sur route ou sur une aire dégagée ;
- manœuvres en marche arrière pour vérifier la précision des commandes.
Les craquements peuvent signaler une usure des synchroniseurs ou une mauvaise maîtrise de la boîte, mais ils peuvent aussi révéler un problème plus coûteux. Un embrayage qui accroche mal, une pédale très dure ou une vitesse qui saute en charge sont autant de signes à prendre au sérieux.
Sur un tracteur de cet âge, une fuite légère n’est pas forcément synonyme de catastrophe. En revanche, une flaque régulière sous la boîte, le pont ou les réducteurs mérite une inspection professionnelle. Une réparation de transmission peut rapidement transformer une bonne affaire en chantier de longue haleine.
Hydraulique et relevage : le nerf des outils modernes
Le Renault 155 a été conçu pour travailler avec des outils lourds. Son relevage arrière doit donc être examiné avec soin. À l’arrêt, les bras doivent monter régulièrement, sans à-coups ni bruit inquiétant. Une fois l’outil levé, il faut vérifier qu’il reste en position pendant plusieurs minutes.
Un relevage qui redescend rapidement indique souvent une fuite interne ou une usure d’un élément hydraulique. Ce défaut peut passer inaperçu lors d’un simple tour dans la cour, mais devenir gênant avec une charrue ou un combiné de semis. Et quand l’outil descend tout seul au bout du champ, ce n’est pas une nouvelle technique agronomique.
Il faut également contrôler :
- l’état des flexibles et des raccords ;
- la propreté de l’huile hydraulique ;
- le fonctionnement des distributeurs ;
- la puissance disponible pour les outils hydrauliques ;
- le jeu dans les bras et les stabilisateurs ;
- la présence éventuelle de fuites autour de la pompe.
Les exploitations qui utilisent un chargeur frontal doivent redoubler de vigilance. Un chargeur peut avoir fortement sollicité le pont avant, le châssis et le relevage. Les traces de soudure ou les déformations ne sont pas toujours visibles au premier coup d’œil.
Confort et ergonomie : une autre époque, avec ses qualités
Le Renault 155 n’offre évidemment pas le silence ni les suspensions d’un tracteur contemporain. La cabine est d’une autre génération, avec davantage de vibrations et une insonorisation plus modeste. Pourtant, beaucoup de conducteurs apprécient sa visibilité, ses commandes accessibles et l’absence de menus électroniques à parcourir avant de commencer le travail.
Avant l’achat, il faut s’installer au poste de conduite et vérifier l’état du siège, des pédales, des leviers et des instruments. Le tableau de bord doit fonctionner correctement, tout comme les voyants de pression d’huile, de charge, de température et de transmission. Un voyant débranché n’est pas une réparation : c’est seulement une mauvaise nouvelle qui a perdu sa lumière.
La cabine doit aussi être inspectée contre la corrosion, notamment au niveau du plancher, des montants et des portes. Une cabine rouillée peut demander beaucoup de temps et d’argent à restaurer. Les joints, les vitres et le chauffage méritent également un contrôle, surtout si le tracteur doit travailler en hiver ou effectuer des trajets routiers réguliers.
Les points à contrôler avant l’achat
L’état général compte davantage que le nombre d’heures affiché au compteur. Un Renault 155 ayant travaillé régulièrement et bénéficié d’un entretien suivi peut être plus intéressant qu’un exemplaire affichant moins d’heures mais ayant passé des années dehors sans soins.
Voici une liste de contrôle utile lors de la visite :
- relever le numéro de série et vérifier la cohérence des documents ;
- observer les démarrages à froid, et non uniquement moteur déjà chaud ;
- écouter le moteur au ralenti et en pleine charge ;
- contrôler les fumées à l’accélération et à la décélération ;
- inspecter les fuites d’huile, de carburant et de liquide de refroidissement ;
- tester l’embrayage, la boîte, les freins et la direction ;
- essayer le relevage, les distributeurs et la prise de force ;
- examiner les pneus, les jantes et les masses ;
- regarder l’état du pont avant et des croisillons ;
- demander les factures d’entretien et les réparations récentes.
Les pneus représentent parfois une dépense oubliée dans le calcul. Quatre pneumatiques agricoles de grande dimension peuvent coûter plusieurs milliers d’euros. Des pneus très usés, craquelés ou de dimensions différentes doivent être intégrés dans la négociation, tout comme une batterie fatiguée ou un relevage qui manque de vigueur.
Quel prix pour un Renault 155 d’occasion ?
La valeur d’un Renault 155 varie fortement selon l’état, le nombre d’heures, la transmission, les pneus, les équipements et la région. Un modèle propre, entretenu, avec une mécanique saine et des pneumatiques corrects peut conserver un prix soutenu. À l’inverse, un tracteur affiché à bas prix peut cacher une boîte usée, un pont avant fatigué ou une hydraulique en fin de carrière.
Il faut raisonner en coût total. Un tracteur acheté 15 000 euros mais nécessitant rapidement 8 000 euros de réparations n’est pas forcément une meilleure affaire qu’un exemplaire vendu 22 000 euros avec un historique clair et des travaux récents.
Demandez toujours ce qui est compris dans le prix : masses avant, relevage frontal, chargeur, roues supplémentaires, attelage, équipements hydrauliques ou pièces détachées. Un vendeur sérieux doit accepter un essai et répondre précisément aux questions. La méfiance n’est pas un défaut du monde agricole ; c’est souvent une forme de prudence acquise après quelques factures mémorables.
Pour quels travaux le Renault 155 reste-t-il intéressant ?
Ce tracteur convient particulièrement aux exploitations qui recherchent une machine de traction robuste pour des travaux saisonniers ou réguliers. Il peut être utilisé pour :
- le labour et le décompactage ;
- le travail avec un déchaumeur lourd ;
- la préparation du sol sur de grandes surfaces ;
- le transport de récoltes ou d’effluents ;
- l’entraînement d’outils à prise de force adaptés à sa puissance ;
- certains travaux forestiers, avec les protections indispensables.
Pour les travaux délicats entre les rangs, les petites parcelles ou les bâtiments étroits, son gabarit peut en revanche devenir contraignant. Sa consommation et son poids ne sont pas toujours cohérents avec une utilisation légère. Acheter 150 chevaux pour tirer une petite remorque, c’est un peu comme atteler un cheval de trait à une brouette : cela fonctionne, mais la logique mérite discussion.
Les pièces et l’entretien au quotidien
L’un des intérêts du Renault 155 réside dans la connaissance qu’en ont encore de nombreux mécaniciens et ateliers spécialisés. Les pièces d’entretien courant restent généralement accessibles : filtres, courroies, éléments de freinage, batteries et certaines pièces de moteur. Pour les composants plus spécifiques, il faut parfois se tourner vers les réseaux de pièces agricoles, les spécialistes de l’ancienne mécanique ou les casses de tracteurs.
Un entretien régulier permet de prolonger sa carrière :
- vidanges moteur et transmission selon les préconisations ;
- remplacement des filtres à huile, à carburant et à air ;
- graissage fréquent des articulations et croisillons ;
- contrôle du liquide de refroidissement ;
- surveillance des niveaux hydrauliques ;
- inspection des freins, de la direction et des pneumatiques ;
- nettoyage du radiateur et des grilles de ventilation.
Le nettoyage du radiateur est particulièrement important pendant les périodes poussiéreuses. Un moteur qui chauffe parce que les ailettes sont bouchées par de la paille n’a rien d’un problème mystérieux. Il réclame simplement un peu d’attention, et probablement un bon coup d’air comprimé.
Un achat pertinent pour un agriculteur pragmatique
Le Renault 155 peut encore rendre de fiers services, à condition de l’acheter pour les bonnes raisons. Il ne faut pas chercher dans ce tracteur le confort, la sobriété et l’électronique d’un modèle récent. Il faut plutôt apprécier sa mécanique éprouvée, son couple, sa capacité à travailler dur et la possibilité de nombreuses réparations sans passer systématiquement par une valise informatique.
Avant de signer, prenez le temps de l’essayer à froid, de consulter son historique et de faire contrôler les organes coûteux. Une expertise réalisée par un mécanicien agricole peut représenter quelques centaines d’euros, mais elle peut éviter une mauvaise décision bien plus chère.
Bien choisi, bien chaussé et correctement entretenu, un Renault 155 n’est pas seulement un tracteur d’occasion. C’est un outil de travail capable de prolonger une histoire commencée il y a plusieurs décennies. Dans une ferme, ce genre de machine ne demande pas de grands discours : du gasoil propre, de l’huile à temps, un conducteur attentif et un peu de respect pour la mécanique. En échange, il continue souvent à tirer son épingle du jeu quand bien des nouveautés sont encore occupées à afficher leurs menus.
